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vendredi 16 mars 2012

De quelle Université parle-t-on?

Un nombre impressionnant d’étudiants avaient les yeux braqués sur les tableaux d’affichage des notes de fin d’année universitaire 2010. Il était difficile de se frayer un passage dans le couloir exigu du département de sociologie. On avait l’impression d’être dans un hammam : la sueur coulait sur le visage des étudiants qui tentaient de mobiliser leur corps pour se saisir de leurs notes sacralisées à l’extrême. A leur écoute, nous notions la fiction d’une université transformée en un espace de marchandage : « je vais supplier tel enseignant pour qu’il m’ajoute un point ».

L’université en crise est un mythe qui conforte bien des positions. Le terme de crise donne consistance à une université traversée par des soubresauts qu’il est possible de dépasser en invoquant les moyens qu’il s’agit brutalement et mécaniquement de greffer dans un espace qui reproduit la glorification du chiffre. Le nombre d’étudiants et de diplômés suffiraient, pour certains, à évoquer la prégnance d’une Université, allant même jusqu’à sombrer dans la satisfaction, oubliant pourtant de donner sens et de mesurer la profonde déliquescence de l’Université.

Focaliser son regard sur le fonctionnement au quotidien de l’université, est essentiel pour comprendre que celle-ci n’a pas encore émergé sur la scène sociale et politique comme une institution qui donne sens aux notions d’autonomie, de rigueur, de légitimité scientifique, pédagogique et de valorisation des savoirs. En réalité, elle refoule et efface tous ces éléments.

On peut indiquer la prégnance des formes sociales évoquées par le sociologue allemand Simmel. L’université ne sort pas indemne des multiples arrangements qui font la part belle au conformisme bienveillant. La transmission et la reproduction mécanique d’un savoir daté, en échange d’une paix sociale qui permet aux étudiants de « fermer l’année » sans efforts et sans accrocs et à la majorité des enseignants de s’inscrire dans une logique de désengagement qui forge inéluctablement des habitudes et des routines malmenant l’éthos universitaire. « Pire qu’une âme asservie, une âme habituée », disait Peguy.

L’absence de toute innovation pédagogique

L’université n’a pas pris le temps de la réflexion face aux nouvelles générations d’étudiants et d’enseignants qui l’ont brusquement intégré par la volonté du politique, sans questionnements sérieux, sur les modes de socialisation de ces nouvelles catégories d’acteurs. Elle s’est refusée à toute innovation pédagogique pourtant impérative et centrale devant permettre aux étudiants de se réapproprier les éléments de base de la formation universitaire : l’esprit critique, le mode de raisonnement cohérent et rigoureux, le décryptage d’un ouvrage et la maîtrise de l’écriture. Pour saisir l’ampleur du drame, il suffit de demander aux étudiants de fin de licence, l’ouvrage consulté, même pas lu et compris dans sa totalité. Pour la majorité, la réponse est claire: « Nous n’avons pas lu ».

Le chemin difficile et tortueux du réel est subtilement évité. Il est plus « sage » d’en parler entre « nous » au cours des discussions informelles. Il ne subsiste alors que la théâtralisation pour donner sens à son activité quotidienne. Le silence, l’impuissance et le mensonge social imprègnent nos différentes postures.

L’indignation collective est absente, même si on assiste depuis au moins vingt ans à une normalisation de faits sociaux au cœur de nos activités quotidienne : le plagiat, le copiage, les violences au quotidien, l’absence de toute considération à l’égard du travail bien fait, le mépris institutionnalisé vis-à-vis de ceux qui réfléchissent, les dimensions pédagogiques et scientifiques profondément laminées par un ordre administratif plus à l’écoute de sa hiérarchie que des acteurs de l’université. C’est pourtant l’inverse qui aurait du s’opérer ! Mais les territoires sont si fractionnées et éclatés, que chacun peut se prévaloir de sa « propre vérité ».


Ce type de fonctionnement n’est pas pour déplaire à une nomenklatura et aux faux syndicalistes formatés politiquement, qui peuvent aisément imposer et mettre en œuvre leur propre « jeu » dans une opacité totale. Enfermés dans leur bulle, ne prenant jamais la peine d’aller au charbon pour saisir les véritables problèmes de l’Université, ils sont plus préoccupés par les jeux de pouvoir à l’origine de leur accès aux différents postes de responsabilité.

L’université n’a pas d’âme

L’université n’a pas d’âme. Elle ne produit pas par elle-même et pour elle-même son mode de régulation. Elle est dans l’incapacité - au-delà du nombre de diplômes délivrés, d’étudiants inscrits, de modules répartis de façon très mécanique entre enseignants, sans aucune réflexion collective sur leurs contenus - de produire une mémoire de « l’institution ». Dans la majorité des universités du monde, il est important de donner une visibilité à la production scientifique et pédagogique de ses enseignants. Chez nous, la mémoire scientifique s’efface et se déprécie au profit des notes administratives placardées dans les différentes facultés. La publication scientifique est de l’ordre du silence et de la honte dans un univers qui produit socialement de la complaisance, de la rhétorique, des compromissions et de l’allégeance, devenant par la force des choses, des normes pratiques dominantes.

Une université sans âme n’a pas la possibilité de déployer son d’identité propre. Elle fonctionne de façon discontinue, selon les conjonctures politiques et les humeurs des pouvoirs en place. L’accumulation scientifique et pédagogique ne s’opère pas ou rarement. Comment peut-on accumuler des savoirs quand les remises en questions salvatrices ou les grains de folie nécessaires pour progresser, sont exclues dans une université qui ne s’interroge pas sur elle-même, privilégiant une situation acquise, qui s’interdit toute perturbation. L’objectif est de maintenir l’équilibre entre les différents pouvoirs en place. On oublie qu’une université en crise est porteuse de changements. Mais ce n’est pas le cas. Celle-ci reste encore à construire selon d’autres critères plus consensuels et plus transparents, lui permettant d’acquérir une âme.

Mohamed Mebtoul, Sociologue (Université d'Oran) in: Le Quotidien d'Oran, 01-08-2010
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